Le 10 février 2026
Par Karen Bliss
Le duo francophone Rau_Ze (prononcé « Rose »), dont le premier album complet, Virer nos vies, propose un savant mélange envoûtant de R&B, trip-hop, soul et jazz, a reçu le Prix Découverte 2025 du Panthéon des auteurs et compositeurs canadiens – un prix remis par la Fondation SOCAN avec le soutien d’Amazon Music – lors de l’évènement d’intronisation LÉGENDES tenue à Montréal en octobre.
Rose Perron (voix) et Félix Paul (programmation, réalisation et multi-instrumentiste), qui s’entourent de musicien·ne·s pour enrichir leurs enregistrements et leurs prestations sur scène, ont récemment lancé une version de luxe de leur album primé, Re ;;;Virer nos vies, comprenant deux pièces inédites, « La dérive » et « Travaille toute la nuit ». Cette réédition leur permettra de reprendre leur souffle avant d’entamer leur prochain album.
Les deux artistes se sont rencontrés en 2018 dans le programme de jazz du Cégep de Saint-Laurent, avant de participer au camp de sélection de l’émission Star Académie en 2021. Un an plus tard, ils se sont inscrits et ont remporté le concours-vitrine Les Francouvertes. Depuis, ils ont obtenu de nombreuses bourses, nominations et distinctions, et ont signé en 2023 avec la maison de disques québécoise 117 Records.
Les simples « L’Habitude » et « Pas la peine » sont sortis à l’automne 2023, suivis de la pièce-titre « Virer nos vies » en février 2024. L’album Virer nos vies a été lancé en mars.
Depuis, Rau_Ze a connu une ascension fulgurante. En mai, le duo a été nommé Révélation Radio-Canada 2024–2025 dans la catégorie Musique électronique/Pop, avant de remporter le Prix Espoir du FEQ à l’été, assorti d’une bourse de 20 000 $ et d’une prestation au Paléo Festival en Suisse. En octobre, le duo a également décroché le Félix de l’album R&B/soul de l’année 2024.
En 2025, ils ont signé avec l’étiquette parisienne WLab, une division de Wagram Music, pour se lancer sur la scène européenne, avec des spectacles notamment au Festival Avec le Temps (France), au Paléo Festival (Suisse) et au Luzern Festival. De retour au pays, ils ont remporté deux autres distinctions importantes : le Prix Félix-Leclerc de la chanson 2025, accompagné d’une bourse de 10 000 $, ainsi qu’une subvention de 1 500 $ du Groupe éditorial Musinfo, assortie d’une résidence artistique à la Cité internationale de la langue française, en France.
Rau_Ze a donné plus de 100 spectacles au Québec seulement, notamment dans le cadre de festivals comme Osheaga, le Festival d’été, Festivoix, La Noce et les Francos de Montréal — mais n’a encore jamais joué ailleurs au Canada. « Gatineau, c’est le plus loin qu’on est allé », lance Perron.
Paul ajoute : « J’espère que des gens auront envie de nous inviter à jouer et que ce genre de visibilité pourra nous ouvrir des portes. »
Les deux artistes se sont entretenus avec Karen Bliss sur Zoom pour revenir sur leurs débuts dans les concours, l’honneur reçu au Panthéon, leurs autres distinctions, leur façon de travailler en duo — et la possibilité de chanter en anglais un jour.
Je m’entretiens généralement avec des auteurs-compositeurs intronisés au Panthéon qui ont des décennies d’expérience derrière eux. Pour beaucoup, c’est leur prix préféré, parce qu’il incarne l’essence même de leur métier. Qu’est-ce que ça représente pour vous d’être reconnus?
Rose : C’est énorme. C’est vraiment un objectif pour nous d’être reconnus de cette manière-là. C’est comme ça qu’on vit. C’est comme ça qu’on passe nos journées. C’est beau. On est sacrément reconnaissants.
Félix : C’est la preuve ultime qu’on est peut-être sur la bonne voie, parce que quand on est des artistes émergents, on doute souvent de soi. Avoir ce genre de reconnaissance, c’est un coup de pouce immense. On se sent super bien là-dedans.
Je n’ai pas besoin de vous rappeler combien il y a de créateurs et créatrices de talent au Québec — et pourtant, c’est vous qu’on a choisis.
Félix : C’est un honneur.
Rose : Oui, c’est un honneur, surtout parce qu’on écrit en français, en québécois. Ce n’est pas toujours facile, parce qu’on pourrait écrire en anglais et viser le monde entier. Mais on choisit de faire ça pour refléter l’endroit d’où on vient.
Quand vous avez commencé à travailler ensemble, à quel moment avez-vous su que vous aviez quelque chose de spécial? Je ne parle pas français, mais votre album est magnifique.
Rose : On s’est rencontrés au cégep en jazz, et y’avait plein de monde, mais j’ai tout de suite été attirée par la rigueur de Félix — sa façon de faire de la musique avec passion, mais aussi avec une approche très technique. Moi, j’étais plus hippie [rires]. Donc, quand j’ai vu comment on pouvait faire de la musique ensemble, j’ai vite compris que ça allait être beau.
Felix: Tu veux dire, quand est-ce qu’on a su qu’on était spéciaux l’un pour l’autre, ou quand est-ce qu’on a su qu’on avait quelque chose de spécial à offrir à la musique? [Oui]
Rose : On se donne de la confiance. On a choisi d’être un duo parce qu’on s’inspire mutuellement, on rebondit sur les idées de l’autre.
Felix: On s’est fait confiance rapidement parce qu’on savait qu’on avait chacun quelque chose d’unique à apporter, que l’autre n’avait pas nécessairement. On savait qu’on avait un bon partenariat, mais on ne savait pas si les gens allaient aimer ça. Pas avant que l’album sorte et que les gens puissent l’entendre. Au début, on avait juste une série de maquettes et de chansons à moitié finies qu’on pitchait aux maisons de disques. On avait de bonnes conversations, mais personne ne voulait vraiment travailler avec nous. C’est quand le public a commencé à l’entendre qu’on a reçu plein de beaux messages d’amour.
Rose : C’est notre premier album, donc tout a été fait avec des erreurs… et avec beaucoup d’amour aussi, alors peut-être que c’est ça, je sais pas [rires].
Felix: On n’est pas encore certains d’avoir quelque chose de vraiment spécial, mais en chemin, des reconnaissances comme celle du Panthéon nous aident énormément.
Vous avez fait vos premiers pas en participant à des concours : Star Académie en 2021 et
les Francouvertes en 2022. Certains artistes sont farouchement contre ce genre de compétition, mais on sait que ça a permis de lancer bien des carrières, au Québec comme ailleurs. Pourquoi avoir choisi cette voie-là?
Rose : On n’avait rien à perdre, et pas beaucoup de connaissances non plus. On y est allés vraiment avec notre esprit jazz — faire de la musique chaque semaine, avoir un band, puis juste montrer ce qu’on faisait. On ne savait même pas que les bookers existaient [rires]. On ne savait pas c’était quoi, une étiquette. On se lançait à fond. Donc avec du recul, on a gagné plein de spectacles, plein d’affaires, alors ça nous a vraiment aidés.
Félix : Non seulement on ne connaissait rien à l’industrie de la musique, mais les Francouvertes, c’était notre tout premier show avec ce projet-là.
Rose : Et la demi-finale, c’était notre deuxième show, puis la finale, notre troisième [rires].
Félix : Les enjeux étaient très bas. Participer au concours, c’était juste une façon de…
Rose : [rires] faire quelque chose de nos vies.
Félix : Oui, pour faire avancer le projet… et aussi parce qu’on ne savait même pas encore si on voulait faire ça de notre vie. On venait de finir l’école de musique.
Rose : Moi, je travaillais en garderie, et Félix, il travaillait dans une friterie.
Félix : On s’est juste dit : qu’est-ce qu’on a à perdre? Il n’y avait même pas de projet encore — c’est ce concours-là qui a fait naître le projet. Bien sûr, ça peut être super cruel, parce qu’il n’y a qu’un seul gagnant par année, et je ne sais pas si je le recommanderais à tous les artistes émergents. Faut pas y mettre trop d’espoir, parce que c’est tellement subjectif, et c’est loin d’être la seule façon d’y arriver. Mais nous, on est vraiment reconnaissants.
J’ai lu que certaines de vos paroles abordent la santé mentale [« Pas la peine »], la dépendance [« Virer nos vies »] et le féminisme [« Crève »]. Félix, est-ce que tu en parles avec Rose pour être sur la même longueur d’onde, étant donné que ce sont des sujets très personnels?
Rose : On écrit tous les deux [j’ai coécrit quatre des treize chansons]. Félix m’a beaucoup aidée, parce qu’il a plus de connaissances théoriques que moi. Pour le premier album, il s’est vraiment livré. C’est mon meilleur ami, et des fois, il écrit à travers mon regard, et j’adore interpréter. Je viens de là. J’ai toujours chanté les chansons des autres toute ma vie. C’est ma formation.
Félix : Parfois, ça vient des cahiers de Rose, parfois des miens, mais on écrit toujours sur des choses qu’on a vécues ensemble ou pour se soutenir mutuellement. Donc, il y a des choses vraies que Rose a traversées. On ne veut pas faire la morale dans les paroles, même quand on parle de dépendance, de santé mentale ou de féminisme. Ce sont toujours des vrais éléments de nos vies, des histoires de nos vingtaines à Montréal. Je pense que ça peut toucher les gens de notre communauté qui nous écoutent. C’est aussi une belle façon de parler de politique à travers le quotidien, d’essayer de mettre en mots ce qu’on ressent face aux luttes de tous les jours, en utilisant notre propre langage — et en essayant d’en tirer quelque chose de poétique.
Je trouve que parfois, les artistes du Québec sont plus créatifs, justement parce qu’ils sont un peu à l’écart de l’industrie pop anglophone — ce qui fait qu’il n’y a pas vraiment de paramètres à suivre. Vous en pensez quoi?
Félix : Il y a clairement quelque chose dans l’eau à Montréal. Je pense que c’est la « vibe ».
Rose : C’est une belle façon de le dire, parce que c’est vrai qu’on essaie vraiment de pousser la culture québécoise au Québec. Mais c’est sûr que la majorité des gens écoutent de la musique américaine en anglais, donc c’est un combat de tous les jours pour que le Québec soit vu. C’est touchant de voir que tu trouves qu’on est curieux.
Félix : J’imagine que pour le reste du Canada, pour les artistes anglophones et la musique pop en général, les grosses étiquettes ont une emprise énorme sur l’industrie. Ici, on célèbre peut-être un peu plus les artistes marginaux, parce qu’on a une culture d’étiquettes indépendantes. Et comme on chante en français, on subit moins l’influence de la grosse machine musicale américaine.
Est-ce que vous chanteriez un jour en anglais, ou feriez une version en anglais d’une de vos chansons actuelles?
Rose : Peut-être… C’est vraiment mon accent que je trouve bizarre. Mais ça m’arrive d’écrire en anglais. On a même commencé en anglais au tout début.
Félix : Il y a plein de bons exemples de musique en provenance de la France ou du Brésil, avec des gens qui chantent en anglais avec un accent — et les gens aiment ça. Je trouve que Rose est trop dure envers elle-même. Quand elle chante, son accent disparaît complètement, simplement parce qu’elle a appris à chanter en anglais avant même d’apprendre à le parler, quand elle était toute petite. Je trouve que c’est une super bonne chanteuse en anglais. En fait, on a commencé par composer en anglais au début, quand on essayait de trouver notre identité. Et la raison est simple : on écoute tellement de musique en anglais, y compris d’artistes canadiens, qu’on ne pouvait pas se limiter à la musique du Québec. On adore ça, bien sûr, mais on mange de la musique tous les jours — donc on veut tout écouter. Moi, j’aimerais vraiment faire de la musique en anglais aussi.
Rose : Moi aussi.
Une version de luxe de Virer nos vies est maintenant disponible. Est-ce que c’est une façon de faire patienter un peu, vu le succès de l’album et l’entente signée en Europe — pour vous donner le temps avant de sortir un deuxième album?
Rose : 100 pour cent.
Felix: Ouaip, t’as mis le doigt dessus, c’est exactement pour ça.
Rose : Ça fait quatre étés qu’on est en tournée. On avait besoin d’une petite pause créative, parce que le premier album, il nous a pris vingt ans à faire, en quelque sorte [rires]. Donc oui, on avait besoin de souffler un peu, mais on est vraiment content·es de clore cet album avec deux morceaux qui parlent à travers nous. C’est nous, ça. On offre ça… et après, on reviendra avec autre chose, mais pas tout de suite.
Félix : C’est une façon de clore le premier chapitre de notre carrière et d’offrir encore quelques morceaux aux gens. Il y a deux nouvelles chansons : une qui est un peu plus pop [« La dérive »], et l’autre [« Travaille toute la nuit »] qui reflète davantage l’énergie qu’on apporte sur scène pendant les shows. C’est aussi un moyen de se donner un peu de temps pour recharger nos batteries. Il y a beaucoup de pression quand on gagne autant de prix, et tout ça, c’est encore nouveau pour nous. On essaie de trouver un équilibre, donc on va prendre un petit recul à la fin de la tournée. On a aussi des choses prévues en Europe l’été prochain. On veut revenir plus fort que jamais — mais en prenant le temps de bien le faire.
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