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Trois légendes très différentes qui ont repris « Both Sides Now » de Joni Mitchell

Blogue

Le 27 mars 2026

Par Karen Bliss

Joni Mitchell, 82 ans, a écrit la chanson folk contemplative « Both Sides Now » en 1967, alors qu’elle n’avait que 23 ans. Près de 60 ans plus tard, ses paroles résonnent toujours autant.

Elle a raconté que l’inspiration lui était venue du roman Henderson the Rain King de Saul Bellow. Sur son site Web, Mitchell explique qu’après avoir lu la moitié du livre, elle a laissé l’intrigue « en suspens — littéralement »… avant de se mettre à écrire la chanson suivante.

En 1967, au White Swan de Leicester, en Angleterre, puis au Second Fret de Philadelphie, elle présentait la chanson de la même manière, reprenant mot pour mot l’histoire derrière ce texte — depuis interprété des milliers de fois par des artistes de tous horizons à travers le monde.

On raconte qu’elle aurait dit : « c’est une chanson qui parle des différentes facettes des choses. Dans la plupart des cas, il y en a au moins deux — et souvent bien plus encore. La sienne, la sienne à elle… la sienne et celle des autres. Mais dans cette chanson, il n’y a que deux côtés : la réalité et, disons, ce qu’on pourrait appeler la fantaisie. L’enchantement et le désenchantement, ce qu’on nous apprend à croire… et ce que les choses sont vraiment. »

Parfois appelée « Clouds » – « les deux titres sont justes », a-t-elle lancé à la foule au Philadelphia Folk Festival en 1968 –, « Both Sides Now » a été intronisée au Panthéon des auteurs et compositeurs canadiens en 2007.

Selon le site Web de Mitchell, la chanson empreinte de nostalgie et qui passe de l’émerveillement de l’enfance au désenchantement de l’âge adulte a été reprise plus de 1500 fois par une grande variété d’artistes. La première fût Judy Collins et le groupe de « sunshine pop » Harpers Bizarre en 1968. La version de Collins est devenue un succès mondial et a remporté un Grammy pour la meilleure interprétation folk. Lorsque Mitchell l’a enregistrée pour son album Clouds (1969), bien des gens ont cru que c’est Mitchell qui reprenait la chanson de Collins.

Depuis, la liste des artistes qui ont repris « Both Sides Now » continue de s’allonger. On y retrouve notamment Frank Sinatra, Bing Crosby, Anne Murray, Paul Anka, Doris Day, Glenn Campbell, Robert Goulet, Fairport Convention, Willie Nelson, Neil Diamond, Pete Seeger, Carly Rae Jepsen et Hole. La chanson a aussi fait l’objet de nombreuses versions instrumentales, signées entre autres Benny Goodman, Dizzy Gillespie, Stan Getz, Chet Atkins, Willie Nelson, et bien d’autres. La chanson a aussi inspiré des adaptations francophones, dont « Je n’ai rien appris », signée Eddy Marnay et enregistrée par Marie Laforêt, puis Nana Mouskouri.

Mitchell a enregistré une version ample et orchestrale pour son album Both Sides Now (2000), ce qui a valu à l’arrangeur de cordes Vince Mendoza un Grammy pour le meilleur arrangement instrumental accompagnant un ou une chanteur·euse.

Au cinéma, la chanson a été interprétée en duo par Paul Young et Clannad dans le film Switch (1991), puis par Emilia Jones – dans le rôle de Ruby Rossi – qui la chante en s’accompagnant de la langue des signes lors de son audition à Berklee dans le film oscarisé CODA (2021). Mais l’utilisation la plus marquante reste sans doute celle de la version originale de Mitchell dans Love Actually (2003), lorsque le personnage de Karen, interprété par Emma Thompson, reçoit en cadeau de Noël de son mari un CD de Clouds, ce qui confirme ses soupçons d’infidélité.

Malgré le nombre impressionnant de versions, le Panthéon a choisi de mettre en lumière trois artistes très différents qui l’ont interprété :

Hole

Rebaptisée « Clouds » et enregistrée sur le premier album du groupe grunge américain, Pretty on the Inside (1991), l’interprétation de Courtney Love prend le contrepied total de l’original. Elle en déconstruit la forme, en réorganisant les couplets et en réécrivant certains passages, pour en faire une version abrasive, hallucinée et profondément personnelle. Méconnaissable sur le plan de l’ambiance, sa lecture brute et accusatrice tranche radicalement avec la mélancolie introspective de Mitchell, que Love décrivait elle-même comme une forme de provocation sonore dirigée vers sa propre mère.

Carly Rae Jepsen

La chanteuse pop canadienne commence sa version de « Both Sides Now » dans une veine folk tout en douceur avant d’y insuffler progressivement un « groove » et une touche dance plus lumineuse. Enregistrée en 2011 avec le producteur Ryan Stewart, la pièce figure sur son microalbum Curiosity (2012) et a également été offerte en face B du simple « Call Me Maybe ». En 2019, Carly confiait à Pitchfork que la chanson avait marqué son enfance. Ses parents ayant divorcé puis refait leur vie alors qu’elle n’avait que cinq ans, « Both Sides Now » l’a aidée à apprivoiser cette réalité. Elle y trouvait une façon poétique de comprendre les deux univers dans lesquels elle grandissait et, plus largement, des mots pour mettre en lumière ce qu’elle vivait.

Herbie Hancock

En 2007, le légendaire pianiste jazz américain a consacré un album entier à l’œuvre de Mitchell. River : The Joni Letters a été couronné Album de l’année et du meilleur album de jazz contemporain aux Grammys. Sa version de « Both Sides Now », d’une durée de sept minutes et demie, est assez déroutante : pendant plus de deux minutes, rien ne laisse deviner l’originale. Entièrement instrumentale – même si l’album accueille plusieurs chanteurs et chanteuses invité·e·s, dont Joni elle-même –, la pièce dévoile sa mélodie très progressivement. Hancock interprète les paroles à travers le piano, une démarche qu’il décrit comme un « poème sonore en suspension », inspiré par les multiples tonalités suggérées par le texte. Puis, vers la cinquième minute, le saxophone de Wayne Shorter vient révéler la mélodie familière.

En 2008, il confiait à Jazz Times : « Il s’est passé quelque chose pendant que je cherchais quoi faire avec cette chanson. Je me suis laissé guider par ce que je ressentais, et ça devenait de plus en plus intéressant. Je me disais : “Instinctivement, on irait dans cette direction, mais j’ai envie de l’emmener ailleurs, là où on ne s’y attend pas.” J’ai essayé quelque chose et je me suis dit : “Wow, ça, c’est une surprise.” Mais ensuite, je me suis rappelé que c’étaient les mots de Joni. Je ne les avais pas vraiment relus pour voir si ce que je faisais tenait la route par rapport au texte. Alors j’y suis retourné. Je lisais deux lignes, puis je devais m’arrêter : “Elle a vraiment écrit ça? Comment est-ce qu’on peut trouver des mots comme ça?” Finalement, je me suis dit que le sens que j’en tirais me donnait la permission d’aller dans cette direction. »

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